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L’agriculture : enjeu fondamental du 21ème siècle

Politique agricole : le point de vue d’un « paysan-vigneron » d’Ampuis

Stéphane Othéguy est paysan-vigneron, comme il aime à le dire. Producteur à Ampuis, il milite activement au sein de la Confédération Paysanne pour une autre agriculture, plus respectueuse du travail, des agriculteurs et de l’environnement. Pour lui le « bio, c’est d’abord une réflexion politique ».
Face aux multinationales agroalimentaires et leurs OGM1, face aux besoins de rentabilité du marché, il explique dans un texte et un entretien avec Le Citoyen pourquoi et comment il faut sortir de l’ère productiviste pour redonner leur dignité aux agriculteurs et retrouver le respect de notre terre dans une agriculture à taille humaine.

Le CITOYEN : Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le productivisme [1] cher au gouvernement et à la FNSEA a permis aux agriculteurs d’augmenter leurs revenus de manière très importante. Pourtant, aujourd’hui, de nombreux exploitants comme toi militent pour un autre mode de production agricole. Comment justifies-tu ce nécessaire changement ?

Stéphane Othéguy
 : Après 1945 il y a en effet eu une forte volonté politique pour développer « l’or vert », l’agriculture. Des moyens énormes ont été mis au service du productivisme. Cet effort participait de la reconstruction du pays et était consensuel. Cette mission d’intérêt national ne tenait toutefois pas compte des conséquences qu’elle aurait dans l’avenir. S’il a donné plus de revenus aux agriculteurs, le productivisme a aussi eu des conséquences néfastes tant sur l’environnement que sur l’emploi. Peu à peu les agriculteurs ont disparu au profit des entrepreneurs agricoles.

LC : Quand les premières contestations de cet ordre établi sont elles apparues ?

SO : C’est réellement l’apparition des grandes surfaces qui a fait monter la contestation. L’apparition des économies d’echelle de la grande distribution qui donnent la prime aux prix bas et donc aux plus grands. La Confédération Paysanne est apparue dans les années 80, première contestation réelle de la toute puissance de la FNSEA [2]. Aujourd’hui la politique commerciale mondiale, et notamment la PAC [3], renforce cet aspect. Le seul but est d’être les moins chers au niveau mondial, donc la PAC paye la différence aux agriculteurs ! C’est quand même frustrant pour un travailleur de ne pas pouvoir vendre ses produits au prix de son travail et de vivre d’aides européennes !

LC : Ce système n’atteint-il pas désormais ses limites ?

SO : Oui, on arrive aujourd’hui au stade où la combinaison réduction des coûts - agrandissement des exploitations ne devient plus viable. La reprise des exploitations, trop grandes donc trop chères, est devenue impossible pour les jeunes. Conséquence : le possible développement des fermes intégrées, c’est à dire l’intégration des exploitations dans les grandes entreprises agroalimentaires. Comme cela se fait déjà pour la volaille. Le paysan n’est plus maître de sa terre, de sa production, de son environnement, il est salarié d’une multinationale elle même gérée par des actionnaires uniquement motivés par le gain d’argent et le jeu financier.

LC : Le productivisme et donc l’agrandissement extrême des exploitations permet-il une bonne gestion du territoire ?

SO : Non. Le principe étant de concentrer les acteurs et les surfaces, les terrains trop difficiles ont tous été abandonnés. Et le nouveau principe est de récupérer ces terrains pour en faire des zones de loisirs. Nos terres deviennent des parcs de loisirs pour les citadins !

LC : Y a-t-il une solution ?

SO : Il faut redonner de la dignité au métier. J’insiste par exemple sur l’appellation de paysan-vigneron quand on me demande mon métier. C’est une manière de revenir au sol, à la terre, au respect et à la qualité. Il faut absolument redonner du revenu aux travailleurs et payer leur travail au juste prix. Il est nécessaire de ne plus être obligé de s’endetter à mort pour s’installer. L’aide aux jeunes est un élément très important. On peut le faire : gérée par la Confédération Paysanne, la Chambre d’Agriculture de Loire-Atlantique permettait tous les ans à 200 nouveaux agriculteurs de s’installer. Dans le même temps, dans le Rhône, c’était une moyenne de 10 ou 15 par an ! Il faut une vraie volonté politique de redonner la terre aux petits exploitants. C’est possible.
Il faut aussi donner des solutions matérielles aux jeunes agriculteurs : dans le pourtour des grandes agglomérations surtout, les fermes sont rachetées par les citadins, ce qui fait flamber leurs prix. Il existe des communes qui ont compris et qui mettent des installations au services de leurs agriculteurs.

LC : Mais comment aller contre les politiques économiques des multinationales et de la grande distribution ?

SO : En effet, il faut une véritable volonté de réinstituer des circuits courts de distribution. Produire pour distribuer autour de chez soi, cela veut dire aussi moins de transports et donc un gain substantiel pour l’environnement. Aujourd’hui, les transports valent moins que les gains économisés sur les salaires : les pommes de terre produites en Allemagne partent en Sicile pour être épluchées moins cher puis reviennent en Allemagne pour y être consommées ! Avec un système moins consommateur en transports, le problème du COL (4), par exemple ne se poserait plus !

LC : La solution se trouve donc dans la relocalisation de la production, de la consommation et de la transformation des produits...

SO : Oui et pour cela, il faut développer avant tout ces circuits dans des lieux comme les cantines scolaires qui peuvent instituer des partenariats avec les producteurs locaux. Ce faisant, on crée à la fois des exploitations, des emplois, on développe le revenu des agriculteurs et on diminue les transports. L’alimentation des enfants s’en trouverait aussi nettement améliorée, surtout si l’on parle de développement de l’agriculture biologique.

LC : Tu es un fervent défenseur de l’agriculture biologique, pourtant cette position n’est pas encore partagée par tous, même si personne ne peut en contester la nécessité sur le plan environnemental !

SO : C’est vrai, car on a l’impression que le bio coûte plus cher, mais c’est un faux calcul. Le bio fait en effet payer directement la dépollution, tandis que sur l’agriculture traditionnelle consommatrice de produits polluants, la dépollution se paye sur la facture d’eau par exemple. Ici, la Région donne des aides aux producteurs bio, mais ce n’est pas toujours le cas et il s’agit de changer les mentalités et en même temps affronter les lobbies agroalimentaires vendeurs et utilisateurs de produits polluants.

LC : Tous les défenseurs du bio sont-ils sincères ?

SO : Non, le vrai bio n’est certainement pas celui que veut nous imposer la commission européenne par exemple. Le vrai bio veut retrouver les qualités et les rendements des espèces antérieures pour lutter contre la confiscation des cultures et des graines par les grandes entreprises.

LC : Bien-sûr, cela signifie aussi lutter contre les OGM ?

SO : Oui, les OGM [4], c’est un pack : on te vend à la fois les graines et les herbicides qui vont avec ! Ce n’est qu’un principe commercial. Pour les multinationales, il faut vendre quelque soit le coût pour l’environnement.
Mais le bio, pour moi, c’est d’abord une réflexion politique. Si l’on parle d’énergie par exemple, je pense qu’il faut équiper tous les bâtiments publics de chauffage au bois. Mais cette réflexion ne concerne pas seulement des avantages pour l’environnement : se chauffer au bois en relocalisant sa production permettrait d’entretenir nos forêts - ce qui est utile par exemple contre les incendies - mais aussi de redonner là encore du revenu aux agriculteurs locaux qui se réapproprieraient ainsi leurs terres.


Notes

[1Productivisme : En agriculture, système de production caractérisé par l’usage massif d’intrants (engrais, pesticides...) et cherchant à produire plus en minimisant les facteurs de production (main d’oeuvre, surfaces, matériels...)

[2FNSEA : Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants agricoles. Politiquement à droite et depuis toujours fervents défenseurs du produstivisme.

[3PAC : Politique Agricole Commune européenne. Agit pour la libéralisation et aide les agriculteurs à baisser leurs prix sur le marché mondial. Ce qui met par ailleurs en péril les producteurs des pays les plus pauvres.

[4OGM : Organismes Génétiquement Modifiés . Rendent les agriculteurs totalement dépendants des grandes firmes agroalimentaires en dénaturant les produits de la terre.


 
 
 
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